La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que…
Fusionner des Communes, n’est pas une mauvaise idée en soi, mais dépend des raisons avancées. Par exemple, fusionner des Communes qui peinent à atteindre le quorum permettant de siéger valablement est une bonne raison — la seule, peut-être. Par contre, fusionner des Communes qui frisent la mise sous tutelle financière avec d’autres dont les finances sont saines n’est pas correct vis-à-vis de ces dernières… C’est donc une mauvaise raison.
La taille que devrait atteindre une Commune fusionnée découle directement de la raison de sa création. Car la taille, en soi, n’est pas une valeur. Le poids politique d’une Commune n’est pas proportionné à son nombre d’habitants ou d’hectares. Voyez, par exemple, si la Chaux-de-Fonds est mieux entendue que nous auprès du Canton… Ainsi, on ne devient pas forcément plus intéressant, plus pertinent, ou plus écouté parce qu’on a plus d’habitants — ou plus de vignes ! On n’a pas non plus forcément moins de problèmes. Par contre, on augmente certainement les trajets à parcourir à service égal!
S’il faut fusionner pour soutenir des Communes qui peinent à réunir un Conseil Général ou Communal, alors il n’est pas nécessaire de se vouloir plus gros que ceux qui y parviennent. Quelques milliers d’habitants semblent y pourvoir amplement — trois, peut-être. Mais pourquoi tenir autant à nous faire plus gros que le bœuf — en l’occurrence, le Val-de-Ruz? Le Comité de fusion est en effet tout faraud de nous annoncer le devançant en termes de population, mais omet diplomatiquement de signaler que sa démographie rattrapera la nôtre avant 2020: nous ne resterons pas bien longtemps la tant vantée « troisième Commune du Canton »!
Et d’ailleurs qu’importe ?
Car s’il n’est pas sûr, comme le prétend le rapport, qu’une grande Commune soit politiquement plus puissante, il est certain, par contre, qu’une grande Commune sera plus lourde administrativement, moins proche de nous et de nos soucis, plus bureaucratique, et plus lointaine géographiquement. Elle sera même administrativement plus coûteuse, car de nombreux miliciens seront remplacés par des salariés — pour le pire plus souvent que pour le meilleur, hélas.
En effet, que sauront nos élus siégeant à Saint-Blaise des détails de parking de la piscine du Landeron ou de cadastre d’Enges? Qui, là-bas, s’opposera sérieusement au fait que le village de Cressier est en train de se couper des bords de Thielle? Pourquoi faire venir les Landeronnais aussi loin pour obtenir leurs macarons de parcage ou leurs réservations de salle pour une fête? Pourquoi faire descendre les lignérois au Landeron pour déposer leurs permis de construire?
Enfin, au-delà de la question de la taille, certes intéressante, pourquoi s’échiner à créer une Commune bicéphale, avec deux centres administratifs, deux collèges, deux STEP, deux casernes de pompiers, deux lacs — bref, deux pôles? Serait-ce pour répéter au niveau Communal le problème qui déchire déjà notre Canton? Est-ce une sorte d’atavisme identitaire neuchâtelois que de créer des mondes bipolaires, constamment tiraillés par des luttes internes?
On nous a seriné que l’Entre-deux-Lacs était grand: oui, l’Entre-deux-lacs est assez grand pour au moins deux communes fusionnées, voire plusieurs! Alors, d’accord pour discuter d’une fusion à échelle humaine, mais en attendant ce débat, Non à cette fusion « éléfantasque »!
Laurent Demarta
Lire Une question de taille d’Olivier Rey (Stock, 2014) : il y rappelle que dans les crises, les gros dinosaures disparaissent avant les petits mammifères…