Un monde de prédateurs ?

Le sens de l’histoire serait-il donc la disparition des plus faibles ? Selon le poète anglais Alfred Lord Tennyson, la nature est « rouge de dent et de griffe ». Est-ce que le monde dans sa totalité n’est qu’une affaire violente de prédateurs et de proies, de luttes entre espèces pour la survie? Cet état de la nature est-il une nécessité absolue, la conséquence du « gène égoïste » comme le prétend Richard Dawkins ou bien un fait contingent de l’histoire du monde – passant du règne animal à l’humain, un monde où pourrait régner autre chose que la « loi de la jungle »? Naïf ? ça mérite réflexion…

Pour l’heure, la réalité qu’on nous demande d’accepter, c’est celle de la prédation. Que de fois n’avons-nous pas lu cet « Ensemble, plus forts »: voilà un maître argument des fusions. Mais ce seul argument que nous serons plus forts ensemble n’est pas pertinent. Plus fort envers qui ? L’Etat nous répond-t-on. Les relations Etat – Communes ne se résumeraient-elles, elles aussi, qu’à des rapports de force, qu’à l’imposition des solutions? Le vainqueur de ce genre de bras de fer est toujours le même, puisque hiérarchiquement placé au-dessus. Sommes-nous vraiment plus forts si le mouvement de fusions se généralise ? N’y a-t-il pas finalement une nécessité de fuite en avant, inhérente à la compétition ?

Pour inciter le peuple à accepter la fusion, on lui a fait croire que la nouvelle commune, «gagnerait en importance, en réputation et en influence vis-à-vis de l’extérieur». Cette affirmation est absurde. Dans notre démocratie directe fédéraliste aux petites structures en tout cas, chaque commune a son importance et sa place en tant que plus petite unité de l’ensemble et surtout son autonomie est garantie. On devrait savoir maintenant que les petites collectivités permettent une meilleure construction identitaire, sont plus sociales et, par-dessus le marché, moins coûteuses que les grandes. C’est pourquoi elles gardent un plus grand prestige.  

Autre remarque : cet argument, avant toute analyse, est surtout révélateur du fonctionnement des rapports entre les niveaux institutionnels. De même que dans l’économie, se met en place une concurrence, une compétition de chacun contre tous dont l’issue est relative à la loi du plus fort. Il n’est à aucun moment mis en avant la solidarité, garante de la cohésion nécessaire entre les membres de la même communauté ; c’est la force qui dicte sa loi, peu importe si pour cela il nous est nécessaire de sacrifier notre voisin, notre compatriote… Rien que cela suffit à disqualifier ce genre d’argument.

« … plus forts», tel est le slogan des comités de fusion. Sera-t-on plus fort pour brader du terrain industriel à une multinationale plutôt qu’à des entreprises de la région ? Sera-t-on plus forts pour donner une autre perspective à la communauté locale que l’expansion sans limite ?

Selon la législation, rien ne donne plus de poids aux grandes communes par rapport aux petites. Maintenant, si l’on assiste à des passe-droits, cela est dû aux personnes et pas à la loi. Le poids réel dépend surtout de la personnalité des élus et de leur détermination à défendre les intérêts de la communauté qui les a élus.

Le Conseiller d’Etat vaudois, Philippe Leuba, relevait dans son « Billet de l’invité » publié dans le journal 24H du 28 avril 2009 : « Il est possible que des communes regroupées ne parlent pas plus fort, mais il est certain que les communes isolées demeureront muettes ». Outre l’appel du pied bien senti, aucune différence garantie donc, mais une perte démocratique irrécupérable sûre et certaine. A nos élus de faire entendre notre voix, si nécessaire, sans complexe. Ne faut-il pas bien plutôt dépasser ces logiques de concurrence territoriale qui délitent le lien social en opposant les communes les unes aux autres ?

Cette compétition divise et va à l’encontre de la solidarité entre les communautés, loin de renforcer le respect que l’on devrait se porter.

Et en fait, cet argument cache une autre réalité, la volonté de croissance à tout prix, sans aucun débat démocratique sur cette volonté d’expansion continue, souvent imposée par la nécessité de prendre des décisions dans l’urgence, car une opportunité imparable se présente – à prendre ou à laisser.

 

Un peu de mathématiques autour de la nouvelle Belmont-Broye

L’argument annoncé qu’avec une fusion nous serons plus grand et par-là mieux écoutés fait sourire. Comment imaginer qu’une commune de 4500 habitants pourra faire le poids alors que, déjà, le district compte 3 pôles concurrents dans un rayon de moins de 20km.

En fait, nous aurons tous les inconvénients d’une commune moyenne sans obtenir le moindre avantage du côté de la représentativité. Nos autorités de milice ne pourront plus s’occuper des spécificités de chaque village et les différents problèmes seront traités d’une manière centralisée avec un personnel à professionnalisation et… à coûts renforcés. De plus, quelle connaissance des problèmes locaux auront-elles encore?

 

Prenons un exemple concret: Sera-t-on vraiment plus forts à 5 communes qu’à 30 dans la Broye ?

Voyons ce que donnerait ce nouveau contexte broyard – extrait du rapport au CE :

Basse-Broye Nord : 3416 hab *

Basse-Broye Sud (Belmont-Broye) : 4297 hab.*

Estavayer-Nord : 11520 hab.*

Estavayer-Sud : 4205 hab.*

Surpierre : 1040 hab.*

* population légale 2010 – prise en compte pour l’aide à la fusion

En quoi Belmont-Broye sera-t-elle plus fort que les autres communes du district? Nous voyons bien que le fait, pour tous, de fusionner ramène tout le monde au même niveau, au départ de la comparaison.  Cela sans mentionner dans le cas concret cité que d’autres pôles de développement sont sur les rangs dans un périmètre restreint: Payerne, Avenches et Morat.

D’ailleurs, des études concernant une fusion autour de Payerne avaient été, un temps seulement, lancées avec la prétention de « faire le poids » – intercantonal –  avec 13’000 habitants face aux 12’000 habitants qui pourraient se réunir autour d’Estavayer-le-Lac, projet lui-même revu à la baisse par la suite.

Concurrence… plutôt que coopération ! La règle est malheureusement intangible, ou du moins rarement bousculée. Alors ? Faire le poids ? Ne reste que ce qu’on a abandonné pour arriver là.