Antoinette de Weck et Erika Schnyder confrontent vivement leurs idées sur la fusion de Fribourg et des communes voisines. Deux points de vue irréconciliables
Patrick Chuard
Débat » Quatre mois pour dessiner l’avenir d’une fusion géante. Le 26 septembre, les citoyens des neuf communes du Grand Fribourg sont appelés aux urnes pour un vote de principe. De leur verdict dépendra l’avenir du rapprochement entre Fribourg, Villars-sur-Glâne, Marly, Givisiez, Granges-Paccot, Belfaux, Corminbœuf, Avry et Matran. Afin de lancer cette campagne, Antoinette de Weck et Erika Schnyder ont accepté de croiser le fer pour La Liberté. Les deux avocates, députées et personnalités fortes du Grand Fribourg, viennent de quitter leurs fonctions respectives de conseillère communale (PLR) à Fribourg et de syndique (PS) à Villars-sur-Glâne. Tout les oppose sur la fusion. Place à un match serré, sans compromis, où la Dame de cœur et la Dame de pique (selon son propre camp) assènent leurs atouts et ne laissent rien passer.
Quel est votre pronostic pour le vote du 26 septembre?
Antoinette de Weck: Je ne fais pas de pronostic. J’espère simplement que les neuf communes vont monter dans le bateau. C’est un projet vital, pas pour la ville de Fribourg, qui va bien avec des comptes 2020 positifs. Les casseroles qu’on lui reprochait, comme la caisse de pension ou la Pila, sont financièrement assainies. Cette fusion servira à la région, car le système de milice atteint ses limites dans beaucoup de communes, et au canton qui a besoin d’une capitale forte. En plus, pour la nouvelle génération, le fait d’habiter Belfaux, Fribourg ou Givisiez ne présente pas une grande importance. Nous avons un ADN commun, celui du Grand Fribourg.
Erika Schnyder: Je ne parie jamais, mais je recommande aux citoyens de ne pas adhérer à ce projet de fusion. Ce que dit Madame de Weck est alléchant, malheureusement ce n’est pas aussi simple. Si Fribourg s’en sort bien, Villars-sur-Glâne aussi… Le cas est peut-être différent pour de petites communes. Bien sûr que les gens déménagent beaucoup plus qu’avant, mais il reste souvent un attachement à la commune. Surtout, il ne suffit pas de réunir les communes du centre pour faire un canton fort. Je suis convaincue que nous arriverons à de larges fusions dans l’avenir, mais pas avec ce projet.

Ce projet a été longuement mûri. Pourquoi dire non?
ES: Le processus a été mené au pas de charge et de manière peu démocratique. L’esprit qui a été insufflé dans les débats dès le début n’était pas participatif.
AdW: Vous ne pouvez pas dire que cela a été mené au pas de charge. Le processus a été lancé en 2017. Toutes les communes étaient représentées dans les groupes de travail, avec des élus choisis par le peuple. Plus démocratique, on ne fait pas.
ES: L’assemblée constitutive a adoubé comme une chambre d’enregistrement les décisions prises par le comité de pilotage. A Villars-sur-Glâne, nous avons accepté d’entrer dans le processus en 2017 parce que nous étions prêts à discuter et on sait que Fribourg est considéré comme un pré à vaches par les décideurs de Zurich. Nous n’avons pas pu avoir accès à la méthode de travail pour le calcul des capacités financières. Certaines de nos remarques n’ont pas été entendues. Pour faire pression, on a prétendu que la situation financière de notre commune allait provoquer une augmentation du taux d’impôts.
AdW: Je réfute cette affirmation. Toutes les communes ont eu accès à la méthode appliquée pour connaître la situation financière de chaque commune. Vous vous rendez compte que Villars-sur-Glâne est en train de bloquer un processus qui a un intérêt régional et cantonal? Les entreprises demandent cette fusion, car elles veulent avoir un seul interlocuteur institutionnel.
ES: Les entreprises ont l’habitude d’avoir des procédures administratives lourdes où qu’elles s’installent. Qu’est-ce que le canton de Fribourg a fait pour ses entreprises, à part essayer de défendre bec et ongles Bluefactory? Il ne faut pas me dire que les entreprises vont privilégier Fribourg par la magie d’une fusion.
Quel avantage présenterait une ville de 75’000 habitants par rapport à la situation actuelle?
AdW: Elle aurait un poids politique plus grand. Fribourg est la seule commune dont les autorités se réunissent une fois par an, une journée, avec le Conseil d’Etat pour des échanges. En doublant sa taille, nous aurions encore plus de contacts et d’échanges.
ES: Dans le même temps, les autorités cantonales ne daignent même pas répondre aux courriers de Villars-sur-Glâne, qui est pourtant la troisième ville du canton, ce qui dénote un certain mépris. Je pense que les autorités favorables à la fusion sont beaucoup plus concernées que la population.
AdW: Vous faites de la susceptibilité parce qu’un courrier n’a pas obtenu de réponse. J’ai l’impression que vous ne représentez que le «non» villarois…
ES: Je m’exprime au nom des opposants de toutes les communes. Dites à la population ce qu’elle y gagnera exactement et qu’elle n’aurait pas aujourd’hui. Nous aurions pu construire une piscine en commun avec un bassin olympique à Villars-sur-Glâne, mais Fribourg a refusé car cela n’était pas sur son territoire.
AdW: Nous avons choisi Saint-Léonard car, comme vous le savez, c’est proche du Cycle d’orientation de Givisiez et mieux connecté avec la gare et les transports publics. Vous venez de donner un argument clé: dans une commune étendue, on peut faire un aménagement plus judicieux que si tout le monde est rivé sur son pré carré.

La fusion ne risque-t-elle pas de provoquer une perte de proximité avec les citoyens?
AdW: Non, grâce aux associations de quartier qui pourront relayer des préoccupations locales. Il sera obligatoire de les consulter en cas de réfection de route, de création de crèche, bref tout ce qui intéresse la vie locale.
«Vous voulez faire une grande ville tout en inventant des usines à gaz dans les quartiers». Erika Schnyder
ES: Nous y voilà! Vous voulez faire une grande ville tout en inventant des usines à gaz dans les quartiers. Ces associations auront un fonctionnement complexe, avec des élus et des maisons de quartier. Cela va coûter un saladier, uniquement pour relayer des préoccupations locales. C’est inutile et impayable, sauf à investir un maximum et arriver à une marge d’autofinancement à zéro. Pensez aux générations futures.
AdW: Justement c’est parce que nous y pensons qu’il faut fusionner. Il faut que les citoyens aient un intérêt à habiter dans une grande capitale. Cela demande le courage de casser de vieilles structures qui n’ont plus rien à nous dire. Pensez aux demandes de subventions pour la culture, elles seront beaucoup plus simples.
ES: Il n’y a pas besoin de fusionner pour mieux soutenir la culture.
AdW: Si, parce qu’actuellement c’est compliqué. Les créateurs doivent s’adresser à plusieurs échelons, avec des renvois de ping-pong incroyables. Avec un budget culturel de 400 millions, le Grand Fribourg pourra avoir une politique cohérente.
ES: Cela ne changera rien au problème d’octroi des subventions. La fusion ne résoudra rien, et vous perdrez l’approche locale.
Les dépenses administratives et le personnel de la ville centre, avec plus de 500 employés, ne sont-ils pas beaucoup plus élevés que dans les communes alentour?
AdW: Cela correspond à des prestations. J’observe que certaines communes arrivent au bout de ce qu’elles peuvent faire sans professionnalisation. Givisiez externalise des tâches auprès de la commune de Fribourg.
ES: Alors fusionnez sans attendre avec Givisiez… Le constat des limites du système de milice est posé depuis vingt-cinq ans. On peut fusionner, mais ce n’est pas la seule façon de le résoudre: on ne fera pas l’économie d’une réforme territoriale de fond.
Un élément serait-il susceptible de faire mieux accepter cette fusion aux opposants?
ES: Il me paraîtrait important de prévoir, pour la première législature, un Conseil communal à neuf personnes avec un représentant pour chaque commune actuelle. Ce serait important pour la cohérence de cette fusion. Avec le projet actuel, qui prévoit trois conseillers communaux pour la ville de Fribourg, il suffira qu’elle s’associe avec un conseiller de l’extérieur pour faire basculer la majorité.
AdW: Une ville de 38’000 habitants serait donc représentée par une personne, comme une commune de 4000 habitants. Ce serait une inégalité. Quelle considération avez-vous pour les citoyens de la ville qui seraient huit fois moins représentés que ceux d’une petite commune? Au Réseau santé de la Sarine, cela ne vous gêne pas que Villars-sur-Glâne soit représentée par deux personnes, alors que d’autres communes n’y sont pas.
«Cela demande le courage de casser de vieilles structures qui n’ont plus rien à nous dire» Antoinette de Weck
ES: Le cas est différent, car il s’agit ici d’une fusion. Pour éviter un sentiment d’annexion par la ville de Fribourg, il faut trouver une forme d’égalité.
AdW: La ville aurait pu demander quatre conseillers, mais elle ne l’a pas fait.
ES: Elle a essayé, mais cela n’a pas passé…
AdW: Nous avons tout fait pour trouver des compromis afin de ne pas mettre en péril cette fusion. Cela dit, je ne permets pas qu’on emploie le terme d’annexion après trois ans de négociations.
La Bourgeoisie de Fribourg possède des terrains dans les communes alentour. La fusion n’est-elle pas un moyen de mettre ces biens en commun?
ES: Ces bourgeoisies sont un héritage de l’ancien régime. Je pense que si on veut se moderniser, il faut les supprimer.
AdW: Pas du tout, la Bourgeoisie de Fribourg est un patrimoine qui développe des activités d’intérêt public. Si on mettait ces biens dans la commune, vu les intérêts divergents des élus, il n’y aurait plus rien après dix ans. Je trouverais dommage de dilapider ce qui a été légué par les ancêtres.
ES: Bien entendu, c’est un tas d’or. La fusion n’y changera rien.
Dites Wyler ob der Glanen
L’introduction de la pratique de l’allemand au-delà du territoire linguistique actuel est-elle un problème?
AdW: Non. D’abord, l’allemand ne sera pas une langue officielle du Grand Fribourg. Et personne ne vous oblige actuellement à parler allemand en ville. Si vous êtes de langue maternelle allemande vous pouvez simplement vous adresser à l’administration en allemand.
ES: Des gens s’exprimeront en allemand dans les autorités, parce qu’elles auront le droit de le faire, et tant pis pour les francophones qui devront se débrouiller pour comprendre, deviner ou parfois ne rien saisir.
ADW: Cela n’a jamais posé de problème au Conseil général. Les germanophones savent que s’ils veulent être compris ils ont intérêt à s’exprimer en français. Par contre, les enfants qui veulent faire leurs classes en allemand pourront le faire dans la ville.
ES: Le district de la Sarine qui va commencer à devenir bilingue. Vous allez donner à une minorité locale, qui est une majorité fédérale, des nouveaux droits qu’elle n’a pas actuellement. Elle va exiger des facilités, s’adresser à l’administration décentralisée en allemand et s’exprimer en allemand dans vos fameuses associations de quartier.
AdW: Vous avez une vision caricaturale. La réalité, c’est qu’il y a de moins en moins d’Alémaniques en ville de Fribourg, malgré l’existence de classes bilingues.
Craignez-vous que le futur quartier de Villars-sur-Glâne reprenne son ancien nom allemand de Wyler ob der Glanen?
ES: Ce que je sais, c’est que la territorialité des langues a été inscrite dans la Constitution pour la paix des ménages. Je reste persuadée que si la grande ville de Fribourg devient bilingue, cela va attirer beaucoup plus de germanophones avec un phénomène de colonisation.
AdW: Le nom de la future commune est clair, c’est Fribourg ou Freiburg et cela n’a pas changé depuis 1157.
ES: J’ai proposé un jour à Dominique de Buman d’appeler la future commune Villars-sur-Fribourg ou Fribourg-sous-Villars… Il a ri jaune. PC
