Pierre angulaire de l’architecture politique suisse, les communes sont le point de référence identitaire des citoyens, comme celui de l’administration de proximité.

Souvent en cours de campagne, on revient sur la question de l’identification des citoyen(ne)s à leur village, à leur commune. Ne pourrait-on envisager d’en changer pour adopter celle d’une nouvelle commune ? L’identification à sa commune est-ce vraiment utile à préserver ? Et est-ce facile d’en changer ?

Dès l’abord, la question est bizarre. Nous avons tous un prénom, un nom. Tout au long de notre vie, on ne nous a jamais demandé d’en changer, voire de nous en séparer. Même dans le mariage, on veut permettre à chacun des époux de préserver son identité, chacun peut garder son nom.

L’identité est constitutive de la nature humaine. Chacun a des racines. Plus ou moins fortement implantées, et c’est grâce à ces racines que nous avons une culture, des repères. Et sans racines, sans identité sur laquelle construire, il n’y a pas de vraie liberté.

Et cela n’a rien à voir avec le pompeux d’un cours de philosophie. Même si nous sommes tous, il est vrai, aujourd’hui un peu « citoyen(ne)s du monde » – on voyage, on vit ailleurs –  on ne peut s’empêcher de penser avec sympathie au lieu d’où l’on vient, au lieu où l’on a vécu. On a des racines, une identité. Et celle-ci est très marquée territorialement. Nous nous intégrons naturellement dans une communauté très locale.

Un aspect, ni politique ni administratif, que les promoteurs des fusions ignorent superbement dans leur conceptualisation de l’aménagement des entités territoriales, c’est ce que les sociologues désignent sous la « mémoire d’appartenance » et qui est fondamentalement constitutif de l’identité de chaque individu : l’attachement quasi viscéral d’une population au lieu d’où elle vient et à son histoire. Ne dit-on pas « MON village, MA commune, NOS forêts, etc. », par opposition aux lieux composant la « mémoire de référence » désignant d’une manière plus large les endroits où l’on se rend, souvent à l’extérieur de son cadre de résidence, pour travailler, pour faire ses achats ou pratiquer ses loisirs. Autant de lieux qui ne sont pas confinés à « ma » commune.

La question est de se demander si un espace élargi, servant de référence, peut-être rapidement accepté par une population comme nouvel espace d’appartenance. En quelque sorte, est-ce que des populations communales voisines ne pourraient pas recréer un nouvel espace plus large, par la fusion, qui deviendrait le nouvel espace d’appartenance ? C’est ignorer largement comment se constitue notre identité propre et que celle-ci est ancrée par cercles concentriques aux identités collectives dans laquelle elle s’inscrit de moins en moins strictement.

Ainsi, tout le débat autour des fusions révèle un aspect socioculturel non négligeable. La vie communale se construit dans de nombreux lieux qui renforcent l’identification, par exemple: les sociétés locales, le lieu de travail, le café du village, l’école, l’église ou le local de vote constituent les bases culturelles d’une petite commune. De tels points de rencontre renforcent le sentiment d’appartenance de la population. Ce sont des lieux importants de communication informelle et participent à la culture commune. Les citoyens qui habitent dans une commune, y travaillent, y font leurs achats et y passent leurs loisirs s’identifient d’autant plus à celle-ci que des pendulaires qui ne font que d’y dormir. De même, les communes ayant un territoire naturellement délimité sont plus marquées au niveau identitaire que d’autres et développent un fort sentiment du « nous ». Une population qui a des habitudes communes, qui passe beaucoup de temps ensemble est plus portée à se rapprocher. A contrario des gens qui ne vivent plus ensemble, elle n’a aucune raison de plébisciter une fusion. Là interviennent les « arguments de cœur » contre la fusion. Ainsi le nom, les armoiries, le logo de la commune sont des facteurs émotionnels supplémentaires d’adhésion ou de rejet.

Nous avons déjà mentionné que la participation politique de la population serait plus forte dans les petites communes que dans les grandes et cela est en grande partie lié à ce sentiment d’appartenance. Un sondage Univox montre effectivement que  l’identification à la commune est nettement plus marquée que celle à d’autres niveaux de l’Etat (canton, Confédération).

L’identité, ou l’identification ne se décrète pas. La difficulté de forger une identité commune tient au fait que sa constitution est complexe, faite d’histoire, d’expériences communes, de proximité au quotidien, de vécu commun, de solidarité effective…

Contre la crainte d’une perte d’identité par cette dissolution de ce sentiment d’appartenance, les promoteurs des fusions croient rassurer en disant que les noms des villages et les adresses postales ne changeront pas lors d’une fusion. Pour répondre sur le même ton à cet humour de mauvais aloi, on peut répliquer qu’il est heureux que dans le mariage chacun garde le nez au milieu de la figure, cela permet de se reconnaître.

Plus sérieusement, l’identification est d’autant plus forte que le focus est restreint et qu’elle se fait sur un lieu précis. Elle se dilue au fur et à mesure de l’élargissement, ce qui est le cas dans la fusion. Il n’y en a plus aucune dans le cas d’une fusion à dix communes par exemple.

La question de savoir s’il faut suivre l’évolution de la société et aller dans le sens du courant ou de la mode, ne peut avoir de réponse sans qu’on se pose la question du pourquoi et des conséquences du comment.

 

Autres points de réflexion :

A l’origine, la plupart de nos communes avaient toutes une forte identité rurale, cela est constaté. Les habitants y étaient/sont attachés. Souvent les ambitions de développement qui vont de pair avec la fusion cache à peine une volonté affichée par les autorités d’induire une orientation plus urbaine à la future commune, en offrant un environnement plus citadin aux nouveaux arrivants. Est-ce cela l’identité qui fait rêver les tenants d’une fusion ?

Cette orientation, prise par de nombreuses communes dans la ou les dernières décennies, nous voyons à peu près ce que cela peut donner: disparition des commerces locaux, vente des terrains communaux à des acteurs industriels, modification de notre mode de vie de plus en plus tributaire des déplacements, vie et traditions locale lentement réduites au rebus. C’est un choix qu’on peut faire, mais est-ce celui de la population?

Pourquoi éprouve-t-on le besoin de préciser dans la communication officielle pro-fusion que chaque village gardera son nom, ses particularités, son ambiance et sa vie villageoise, comme pour cacher la volonté affichée de devenir un  « pôle de développement régional », de fait plus urbanisé ?

Nous, nous affirmons que c’est un leurre total car si, encore heureux, chaque village gardera son nom (avant de devenir un « quartier de la banlieue » du futur « pôle régional » – ou du suivant -, il perdra rapidement ses particularités, son ambiance et sa vie « villageoise ».

De même, il est illusoire de croire qu’à l’issue de la période de transition, l’identité de chaque ancienne commune sera respectée, car, à l’évidence, l’écart se creusera entre les citoyen(ne)s et leurs représentants, alors même que notre démocratie a d’abord besoin de proximité. D’ailleurs, c’est le vœu des COPIL que la population adopte l’identité de la nouvelle commune. Pour toutes les raisons évoquées, ce n’est pas gagné !