Sondages et manipulation

Certes, certaines questions ne doivent être appréhendées qu’avec prudence. C’est notamment le cas quand on prend le risque d’évoquer des « manipulations ». Précisons donc d’emblée que mon propos n’est pas de mettre en cause ni des résultats de votes aux urnes, ni des chiffres dont on aurait tordu la réalité. Pour cela il faut des preuves et je n’en ai pas.

Il n’échappe cependant à personne que les sondages jouent un rôle non négligeable dans la formation de l’opinion en vue de votations. Il faut considérer les sondages comme des outils stratégiques utilisés par ceux qui veulent influencer l’opinion publique. Dans le cas des fusions de communes, ceux-ci ne dérogent pas de la règle.

Sans entrer dans le détail d’une analyse plus fouillée, il est utile de suggérer au lecteur quelques clés de lecture de ces instruments qui lui permettront de relativiser le message mis en exergue par ceux-ci :

· Commanditaire : qui a fait faire le sondage ?

· Contexte : qui a réalisé le sondage ? Quelles sont les allégeances politiques du sondeur ?

· Sondés : combien de personnes ont-elles été sondées ? Quelle population fut sondée et à quelle période (quel furent les éléments d’actualité au moment du sondage) ? Comment a-t-on choisi les répondants ? Quel fut le taux de réponse ? Combien (proportion) ont refusé de répondre au sondage ?

· Moyens : sondage par téléphone, email ou interview ?

· Sondage lui-même : quel était le libellé des questions ? La formulation était-elle neutre ? Quel était l’ordre des questions et leur voisinage ?

Malheureusement, les sondages influent le résultat du vote, c’est prouvé, soit en renforçant une tendance par effet de contagion, soit en provoquant une fausse confiance ou un découragement.  En connaissant les « résultats probables», les citoyen(ne)s auront tendance à voter « stratégique » plutôt que selon leur conviction. Ce qui est un non-sens démocratique.

On voit que les sondages peuvent facilement être manipulés en un appel déguisé à plébisciter un sujet. Ceci dit, nous ne prétendons pas qu’ils le soient tous, néanmoins il est important d’avoir ces clés de lecture en tête, de considérer les données factuelles plutôt que leur interprétation. Un sondage n’est pas une analyse.

C’est toute la question de « l’interprétation orientée » en politique que nous n’aborderons qu’en citant ce petit exemple :

Ainsi, la limite temporelle du droit à la manne cantonale d’incitation est attribuée à l’empressement du peuple qui l’aurait voulu par son “plébiscite” de la LEFC. A la question de deux députés qui se plaignaient du délai trop court, il fut répondu «… qu’une prolongation contreviendrait à la volonté du peuple qui a voulu une avance rapide des projets en acceptant la loi d’encouragement».

L’approche sociologique des opinions

 Sans aller trop loin, il n’est pas inintéressant non plus à ce stade de mettre encore le doigt sur un autre aspect de la gestion de l’information au sein d’un projet de fusion et de l’observer d’un point de vue plus critique.

Dire que l’information permet la formation de l’opinion ressemble fort à une vérité de la Palisse. Dans le cas particulier, tous les efforts du COPIL tendent à créer au sein de la communauté des citoyen(ne)s un sentiment dominant en faveur de la fusion avec l’impression accessoire que ce sentiment leur est commun et bien sûr librement acquis. Mais comment s’obtient cette convergence ?

Notre optimisme pourrait au moins nous faire penser que l’examen des arguments et le libre arbitre de chacun détermine son adhésion à un jugement et que cette convergence n’est que le résultat de cette conviction qui se forge en chaque individu. Mais les théoriciens de la publicité et, avant eux, de la propagande ont depuis longtemps prouvé que ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Essayons donc de sortir de cette naïveté !

Les individus même s’ils sont doués de conscience ne prennent pas leur décision ni ne se positionnent individuellement sans l’influence extérieure volontaire ou non de tierces personnes. Ainsi, connaître les différents processus d’influence ainsi que les éléments rentrant en compte dans la prise de position nous permet de mieux comprendre d’où viennent nos opinions, et, bien sûr, aussi au dirigeant d’adopter une attitude propice à la bonne orientation du projet. Ne lui laissons pas l’avantage !

L’influence principale peut être synonyme d’affiliation pour des sujets dépendants et conventionnels, de mise en conformité pour ceux qui recherchent plutôt le consensus ou finalement de légitimation pour ceux pour qui l’avis majoritaire a valeur de vérité.

Un autre type d’influence développe l’idée que la redondance d’une affirmation pourtant minoritaire, et peut-être inexacte,  peut influer inconsciemment la majorité dans la mesure où cette affirmation contient une part même minime de « vrai ». L’influence développée par ce genre d’affirmation mobiliserait ainsi plutôt l’attention et non la réflexion.

Dans le cadre d’un questionnement démocratique et participatif, le contexte de soumission au projet ne paraît pas très probable. Néanmoins, il n’est pas impossible qu’il existe des effets de normalisation afin de présenter extérieurement un consensus, voire un peu de conformisme. Accessoirement, il est indéniable à la vue des fréquents débats et échanges qu’une autre influence est à l’œuvre quelques fois dans les processus, notamment cette fois chez les auditeurs. En effet, il est probable que certains participants solidement ancrés dans leur positionnement influencent de manière plus ou moins quantifiable leurs semblables.

D’autres éléments exercent encore une influence : le langage sociologique assimile certains événements ou certaines représentations à des mythes ou des symboles qui forgent aussi l’opinion.

Les structures de pouvoir représentent aussi des personnes disposant d’une légitimité suffisante pour asseoir les décisions et diffuser des messages. Le Préfet, les membres des autorités cantonales font office de structure du pouvoir et il apparaît très clairement que leur positionnement influe sur l’orientation des habitants. De même, les systèmes de contrôle dont font partie les consultants ou les professionnels chargé d’organiser la fusion des communes ont le même pouvoir d’influence.

Enfin, la structure qui détermine l’organisation chargée de gérer et de décider les actes relatifs au projet, en l’occurrence la structure intercommunale mise en place dans le cadre du processus de fusion (COPIL) par son action influence forcément la prise de décision individuelle dans la mesure où elle représente physiquement un projet qui pour le moment reste théorique et organisationnel.

A partir de ces diverses influences, des interventions s’opèrent en fonction de la nature des éléments formant le système de valeurs et la sensibilité des gens à convaincre. Savoir les repérer aide à s’en affranchir.